lundi 10 août 2009

Adieu Gary de Nassim Amaouche

Samir revient dans sa cité ouvrière après un détour par la case prison. Mais la cité n’a plus d’ouvrière que le nom puisqu’elle a été désertée par l’usine qui faisait battre le pouls de la vi(ll)e… Dans la ville fantôme, prosopopée en carton pâte, errent une galerie de spectres écorchés : Francis, licencié économique, Maria, qui offre sa peau pour des test de crèmes médicales, Nejma serveuse de bar, Hicham le frère de Samir, magasinier d’une grande surface soumis à des méthodes de travail avilissantes, Abdel qui trône sur un bizness illicite, José qui rêve de son père en regardant les vieux films de Gary Cooper en boucle à la télé...

Dès le premier plan, le décor est posé : Samir et Icham roulent en voiture sur une voie ferrée à moitié désaffectée. En une séquence, tout est résumé du parti pris esthétique où la beauté et le symbolisme n’excluent pas le sens, où la peinture d’une société en pleine paupérisation se double d’une étude de mœurs. J’ôte d’emblée le suspens quant à mon avis sur le premier long-métrage de Nassim Amaouche : « Adieu Gary » est un très très très beau film qui en dit beaucoup sur beaucoup de sujets sans jamais forcer le trait. Ma difficulté sera de vous en révéler assez pour aller voir – absolument – ce film mais pas trop pour ne pas le déflorer.

Tout d’abord, le symbolisme et la poésie sus-évoqués ne doivent pas occulter pas qu’Adieu Gary un film profondément incarné, où les relations humaines sont comme dans la vie, complexes et contrastées. Derrière la déshérence d’un lieu percent des véritables liens entre les personnages. Il est question d’amour, ou plutôt d’amours : l’amour maladroit d’un père (Jean-Pierre Bacri) pour son fils (le regretté Yasmine Belmadi), le désarroi une mère perdue (Dominique Reymond) face à son rejeton mutique (Alexandre Bonnin), des adultes qui cachent leur relation comme des adolescents en faute dans un renversement de rôles paradoxal… « Adieu Gary » n’est pas une démonstration froide et théorique. Avant d’être le récit d’un lieu et d’une condition sociale, c’est un film qui raconte des histoires et des sentiments. Tant mieux.

« Adieu Gary » embrasse pléthore de sujets de société distillés par petites touches subtiles. Le père et son fils - l’un gorgé de sa fierté d’ouvrier, l’autre désabusé par l’avenir qui se dérobe devant lui - unis dans le même désoeuvrement, l’aliénation par le travail résumée par ce plan tragicomique génial où Mhamed Arezki/ Icham est planté devant une grande surface avec un couvre-chef en forme de souris sur la tête – en l’honneur de la semaine du fromage – à côté d’une femme aux ailes d’ange – pour une autre opération commerciale débile -, l’abêtissement par les jeux vidéos où Icham qui rêve d’un retour au bled qu’il n’a jamais connu s’amuse à dégommer un maximum de terroristes arabes dans la peau des bons soldats américains, les petits bizness qui suivent un circuit immuable, l’ennui intergénérationnel qui frappe du vieil homme qui s’adonne à un jeu dont lui seul connaît les règles face à un garçon qui n’a rien de mieux à faire que le regarder en passant par les jeunes amorphes assis au bord de la route, la mosquée qui s’implante et prospère sur les décombres de l’abandon républicain, seul lieu animé vecteur de sens où le lien associatif a été dissous…

La grande force de Nassim Amaouche est dans la suggestion et dans la capacité à résumer un enjeu complexe en des plans cathartiques. Un exemple : quand Amaouche nous montre les mouvements synchrones du père et du fils qui communient par le geste dans l’amour du travail bien fait. Cette séquence parle de cette relation qui prend une dimension nouvelle mais aussi du travail qui ne trouve un sens que dans l’achèvement d’un ouvrage à la réalité matérielle palpable. Plusieurs grilles de lecture en quelques secondes et tout est dit.

Quelles sont les solutions dans un tel monde, notre monde ? La subsistance par des moyens plus ou moins légaux, la religion, survivre à l’ennui… ou partir. Le film est une réussite du début jusqu’à la fin où à la croisée des chemins, le récit flotte magnifiquement sur la ligne de crête entre la mélancolie d’un lieu qui se vide de ses forces vives et la possibilité offerte aux personnages de le réinventer. Pour le meilleur ou pour le pire.

Un mot sur la réalisation et la photographie dont le parti pris surréaliste, voire onirique, tape dans le mille. Dans le plateau de « Des mots de minuit » où j’étais invité (je me la pète une seconde), le photographe Gérard Uféras a dit « la fiction est le plus court chemin vers la vérité » et avec « Adieu Gary », la formule prend tout son sens : la recomposition d’un monde aux allures de western transcende l’expérience sensible pour aller vers l’essentiel en 1h15. Le casting est excellent dans ce film chorale où tous les rôles comptent et où tous les acteurs jouent avec une économie d’effets. Une mention particulière au talent immense de Yasmine Belmadi dont on mesure avec une tristesse infinie la perte colossale pour le cinéma.

Un regret pendant la projection : il y avait trop peu de monde pour un si beau film. Si mon avis compte un peu pour vous, courez vite voir « Adieu Gary » et alimentez le bouche-à-oreille pour lui offrir la longue programmation en salles qu’il mérite.

Mabrouck RACHEDI

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