Passeur de savoir
Le plaisir de la route, c’est la rencontre. Au hasard. Le plaisir de l’inattendu sur un bout de trottoir.
Juste à l’entrée de l’université de Dakar, une boueuse rue. Sinistrement appelée : couloir de la mort. Témoignage de l’histoire mouvementée de ce temple de la contestation. Pas même le temps de comprendre tout cela qu’on tombe, à l’entrée de la rue sur un assemblage de tables. Des livres, partout des livres. Au milieu, debout, Ousmane Diop. C’est une silhouette élancée, des traits fins, des mains agiles. Il classe, range inlassablement. Un rire tantôt espiègle, tantôt complice, toujours contagieux. Ousmane Diop est un personnage. Rien de banal chez ce type pourtant aux allures si ordinaires. Un bouquiniste parmi tant d’autres. Qui plus est dans un pays où ce métier n’a aucune noblesse. Il fait juste partie de la jungle des petits jobs dont pullulent Dakar.
Drôle d’oiseau ! Au milieu des mécanos, de la ferraille et des vendeurs d’eau, Ousmane déclame la poésie, fredonne les classiques de jazz. Un fin lettré. Dissertant tantôt sur le spleen de Baudelaire avec des étudiants de lettres, tantôt spéculant sur la logique de Descartes avec des étudiants de philo. Son bout de trottoir est une agora. Eclectique, Diop l’est assurément. Né dans une grande famille bourgeoise (son père fut haut fonctionnaire), il choisit la révolte. Ce soixante-huitard n’est jamais revenu de l’utopie. Après ses études d’économie à Lyon, Ousmane revient au Sénégal en 1976. Un destin, tout tracé de fonctionnaire s’ouvre à lui. Mais il choisit les chemins de traverse. L’ex-étudiant monte une imprimerie : un secteur aux mains des grands industriels français et libanais. Il veut diffuser le savoir sans la rentabilité comme seul motivation.
Mais le réalisme triomphera de l’idéalisme. Le jeune homme ne fait pas le poids face aux mastodontes de l’imprimerie. Déprimé, il s’en va en exil en Côte-d’Ivoire. Ousmane découvre la photo, se passionne, réussit avant que le mal du pays ne le rattrape et finit par prendre le dessus. De retour à Dakar, il décide de réaliser un vieux rêve : finir sa vie au milieu des livres. Depuis, l’homme passe sa vie sur ce bout de trottoir. «Pour parler d’amour…. » dit-il. Dans le langage d’Ousmane, amour veut dire livre. Ousmane Ndiaye Photos : Franck Vibert
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